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Plongée au coeur de la poésie du Liban - Par Nicole HAMOUCHE

Plongée au coeur de la poésie du Liban

Par Nicole HAMOUCHE
Aller à la découverte de la nature du pays du Cèdre, de ses crêtes et de ses vallées, de ses couvents et de ses demeures typiques d?un certain patrimoine : tel est l?objectif que s?est fixé l?association Lebanese Mountain Trail, grâce à un soutien de l?Usaid. « Jardins d?orangers amers au pied de la montagne, le ciel était un toit, le passant un ami,/ Je traçais dans l?air des mots qui voulaient dire une histoire. (...) Le bonheur jouait au bonheur sous les orangers de mon pays, mariée, belle mariée », écrit Laurice Schéhadé. Sa montagne est aussi celle de Nadia Tuéni : « Alors tandis que le soir dans la nuit du ciel des mots de bienvenue,/les vents du Mont-Liban m?enveloppent d?une douce colère./ J?appartiens à ma folle terre; je la crée par ma mort,/et son visage brûle de mille regards plus incandescents que la faim./ Je ne suis libre que de sa permanence. » Pour la permanence de cette « folle terre », l?arpenter, la préserver, la découvrir, la revisiter, dans sa naturelle et sauvage beauté, dans ses légendes, dans son histoire, dans les mythes de sa montagne... Parce que le Liban est avant tout Mont-Liban ; parce qu?à l?origine même du nom Loubnan, était la montagne enneigée. Ainsi, est né le Lebanese Moutain Trail (LMT), grand chemin de randonnée de 440 kilomètres, du Nord au Sud, qui offre à tout un chacun la possibilité de s?immerger dans le pays. De village en village, de crêtes en vallées, de couvents en maisons d?hôtes, de caves en rivières, de rencontres en rencontres... pour une rencontre avec le Liban. Pour y adhérer, car « adhérer est plus fort qu?appartenir », comme dit Jacques Berque. Le LMT est une initiative engagée par Joseph Karam, originaire de Baskinta, émigré aux États-Unis depuis 1977, mais qui a gardé comme souvent ceux qui ont gouté à l?exil un goût encore plus prononcé de ses origines. Avec son partenaire Karim el-Jisr, ils élaborent le concept du LMT, rédigent une proposition et s?en vont la soumettre à l?Agence gouvernementale américaine d?aide au développement international ? USAID pour financement. 3,3 millions de dollars sont accordés et les chemins de l?enfance ? le père de Joseph Karam l?emmenait en promenade sur les sentiers de la région ? se transforment en un projet de tourisme responsable qui valorise les ressources de la région : guide, restauration, logement sont proposés localement... Un parcours unique est créé reliant les sentiers entre eux et sur lequel plusieurs maisons d?hôtes sont identifiées dans le cadre du programme Dhiafa, garant du respect de certaines normes. Les randonneurs peuvent y passer la nuit, comme ils peuvent opter pour la fraîcheur des murs de couvents plus spartiates et se retrouver, pour un moment de convivialité, chez des habitants autour d?un repas préparé avec des produits du terroir. Hana el-Hibri, qui a entrepris la première traversée de Kobeyate à Marjeyoun, rend compte de cette expérience dans son merveilleux carnet de voyage, A Million Steps. Un périple de vingt-neuf jours et un livre message par lequel on ne peut que retrouver le goût du Liban et « renouveler l?espérance », comme le dit Maxime Chaya, autre amateur d?expériences extrêmes, dans la préface de l?ouvrage, magnifiquement illustré par les photographies de Norbert Schiller et jalonné de citations littéraires inspirées par le ressenti du moment. A Million Steps ou un million de petits pas sur les chemins intérieurs du pays, pour un cheminement intérieur plus intime. Sur la voie de ce cheminement, le Baskinta Literary Trail, le bébé que Joseph Karam a voulu donner au LMT : une boucle de 24 kilomètres au départ de Baskinta sur les traces des auteurs du coin, qui ont porté la gloire du pays outre-mer. Le sentier comprend ainsi différentes étapes : la maison de Mikhaël Neaïmé où son neveu Youssef se fait un plaisir de raconter aux visiteurs des anecdotes au sujet de son célébrissime oncle, et où l?on peut visiter la chambre de ce dernier, conservée à l?identique : un lit monacal et une bibliothèque qui dit les lectures de l?écrivain... La maison d?été de Neaïmé au « chakhroub », un peu plus haut sur le chemin du mont Sannine, où il écrivit lors de son retour des États-Unis, sous un chêne, le Livre de Mirdad, grand classique de la littérature spirituelle au retentissement mondial... Plus loin vers Aïn el-Abou, le randonneur marchera sur les traces de Tanios, le héros du Goncourt d?Amin Maalouf. Le rocher de Tanios n?existe pas vraiment. L?histoire fut fantasmée à partir d?une légende villageoise qui a traversé les ans et dû se déformer. Mais la montagne est propice aux fantasmes, et les capacités fantasmatiques et narratives à la littérature... De Baskinta, qui fut un temps la capitale culturelle du Metn, on peut passer à pied, toujours à travers les sentiers, vers cet autre coin du Metn riche en héritage littéraire, les environs de Mtein. Pour une plongée dans les univers d?Amine el-Rihani à Freikeh et de la New York Literary Society qu?il fonda avec ses amis d?exil, Gibran et Neaïmé. De Mounir Abou Debs ? pionnier du théâtre libanais ? dans cette ancienne magnanerie où il réside et accueille un festival éclectique de musique, cinéma, poésie, théâtre, etc. De Farjallah Hayek à Beit Chabab, dont l??uvre dit son amour du terroir, sa compassion pour les plus humbles et sa tendresse pour son peuple. C?est sans conteste ce que communiquent aussi ces longues randonnées dans la montagne. Ainsi, même si les sentiers ne sont pas des chemins littéraires officiels ? en ce qu?ils ne passent pas par des lieux identifiés comme liés à tel auteur ou tel poète ? il n?en demeure pas moins possible d?imaginer des sentiers à thèmes dans chaque coin du pays tellement chacun raconte une histoire, si ce n?est de littérature à proprement parler, en tout cas de la pensée ou de l?esprit. Pas un coin n?est sans passé. Ainsi, le LMT passe-t-il au Nord par Mar Antonios Kozhaya, première imprimerie du Moyen-Orient, et par la vallée sainte, patrimoine mondial de l?humanité, accessible seulement à pied et dont les sentiers révèlent des monastères et des ermitages, vieux de plusieurs siècles, qui racontent l?histoire du maronitisme. Lamartine y a réservé un morceau d?anthologie d?ailleurs. Pour lui, voyager en Orient, c?est faire un pèlerinage au berceau du christianisme. Peut-être comme Nerval pour y trouver une ou des vérités déjà pressenties ? Un rêve d?humanité première que l?Orient demeurerait seul à porter ? Dans la grotte de Hawqa, vous pourriez tenter une conversation avec Dario Escobar, l?ermite colombien, qui y a pris ses quartiers ; avec de plus grandes chances de succès si vous faites partie de la gent féminine. Dans un beau dénivelé de 1000 mètres, le sentier va sur Becharré où l?arrêt au musée Gibran est un must et où l?on saisit que la puissance de suggestion du panorama n?a sans doute pas été pour rien dans l?inspiration de l?auteur du Prophète. Un passage par Ehden, qui fait également partie du LMT, rappelle combien ce haut lieu du Nord fut et demeure prolifique en matière de pensées et d?écrits. Si on peut y croiser à la terrasse du rustique hôtel Belmont Jabbour Doueihy et Rachid el-Daïf, dont les livres parlent du coin, on y trouve aussi les traces de la pensée libanaise depuis le XVIIe siècle : celles de Gabriel Sionite, prélat de l?École maronite de Rome et le premier à introduire l?impression en caractères arabes en Europe, et du patriarche Estephan Doueihy ainsi que celles plus récentes du héros national, Youssef beik Karam, vice-gouverneur (caïmacam) du Liban qui combattit les Turcs, et dont l??uvre écrite en quatre langues touche aussi bien à la théologie et à la politique qu?à la poésie... Histoire de nous rappeler que l?on peut « être fiers d?avoir eu dans la gloire des gloires par milliers ! » comme écrit Charles Corm dans La Montagne inspirée. Histoire de s?enorgueillir de notre patrimoine tout autant naturel que culturel... Histoire de méditer notre histoire à travers nos auteurs, parce qu?ils parlent de nous, de notre chair, de ce que nous avons de multiple et de singulier, tel cet Enfant multiple d?Andrée Chedid qui a conservé même en s?exilant ce que le pays d?origine a façonné dans son être profond. Singularité qui y attira les écrivains voyageurs, comme Lamartine, Nerval, Ester Stanhope ou Colin Thubron* sur les traces desquels les agences telles que Responsible Mobilities peuvent concocter un programme sur mesure. Lecture, écriture, littérature, nature, autant d?incitations au dépassement de soi, autant de sentiers en quête de ce « supplément d?être » bergsonien, comme dit Pharès Zoghbi, « grand lecteur, grand avaleur d?espaces et d?horizons ». * Colin Thubron est notamment auteur de The Hills of Adonis.